Si les compétences psychosociales jouent un rôle déterminant dans l’insertion professionnelle, une question se pose : comment se construisent-elles ?

Se développent-elles naturellement ? Dépendent-elles uniquement de l’environnement familial ? Peuvent-elles réellement s’entraîner, par exemple par la formation ?

Les recherches en psychologie du développement apportent aujourd’hui des éclairages, et parfois des réponses surprenantes.

Un développement qui commence très tôt… mais ne s’arrête jamais

Les compétences psychosociales ne naissent pas à l’adolescence. Elles s’inscrivent dans un processus développemental qui débute dès les premiers mois de vie.

Les nourrissons reconnaissent très tôt les émotions primaires. Des travaux en neurosciences montrent même que, dès cinq jours de vie, le cerveau réagit différemment aux voix émotionnelles (Cheng et al, 2012).

La capacité à aider apparaît elle aussi précocement : des études menées par Warneken & Tomasello (2006) montrent que dès 18 mois, un enfant aide spontanément un adulte inconnu en difficulté sans que l’adulte en fasse la demande.

Ces résultats rappellent une chose essentielle : les compétences sociales et émotionnelles ne sont pas une construction tardive. Elles font partie du développement humain précoce.

Mais cela ne signifie pas qu’elles sont figées.

Comme le souligne Klara Kovarski, maîtresse de conférences à Sorbonne Université et chercheuse au LaPsyDé (Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Éducation de l’enfant) :

« Il n’y a pas d’âge pour les apprendre, même si elles se développent très précocement. »

Autrement dit, elles peuvent être renforcées, travaillées et entraînées à tout moment de la vie, y compris dans les dispositifs d’insertion.

Comprendre la complexité des compétences sociales

Lorsqu’on évoque les soft skills, l’empathie est souvent citée spontanément. Pourtant, la recherche invite à dépasser cette vision simplifiée.

L’empathie elle-même se décline en plusieurs dimensions :

  • Empathie affective (ressentir l’émotion d’autrui)
  • Empathie cognitive (comprendre son point de vue)
  • Souci empathique (désir d’aider)

Mais un résultat de recherche bouscule certaines idées reçues. Les travaux menés par Rose, Kovarski et al. (2023) montrent que :

« Les comportements altruistes ne sont pas prédits par l’empathie mais plutôt par les compétences attentionnelles et perceptives. »

Autrement dit, cela pourrait signifier que pour aider, il faut d’abord savoir observer l’environnement.

Ce résultat est particulièrement important pour les structures d’insertion. Développer les compétences sociales ne consiste pas seulement à “sensibiliser à l’empathie”, mais à travailler l’attention, la perception des situations et la compréhension des contextes professionnels.

La régulation émotionnelle : un levier central de réussite

Au fil du développement, la capacité à identifier et réguler ses émotions devient centrale (Eisenberg et al., 2005). Nommer ses émotions, par exemple, permet de mieux les comprendre et de mieux les contrôler.

Les recherches montrent que la régulation émotionnelle influence :

  • La motivation
  • La qualité des relations sociales
  • Les performances académiques
  • L’anxiété, notamment en mathématiques (Semeraro et al., 2020)

Comme le rappelle Klara Kovarski :

« Les compétences psychosociales sont des compétences de prévention. »

Prévention du décrochage, de l’anxiété, des conflits. Mais aussi prévention des ruptures de parcours. Dans un parcours d’insertion, la gestion du stress, la capacité à faire face à un échec ou à une remarque professionnelle deviennent des facteurs déterminants de stabilité.

Adolescence, appartenance et engagement

L’adolescence constitue une phase particulière du développement. Les systèmes émotionnels y sont très sensibles, tandis que les mécanismes de contrôle et de régulation sont encore en maturation (Casey et al., 2008 ; Silvers, 2022).

Cela explique certaines prises de risque, mais aussi une forte sensibilité au regard du groupe de plus en plus centrale à partir de l’enfance.

Les recherches sur la prosocialité (Güroğlu et al., 2014) montrent d’ailleurs que les comportements d’aide évoluent avec l’âge : le sentiment d’appartenance devient central, et les dynamiques d’inclusion ou d’exclusion (appartenance au groupe) pourraient expliquer ces comportements.

Pour les établissements de formation, cette donnée est essentielle : le climat de groupe, le sentiment d’appartenance et la qualité des interactions influencent directement l’engagement.

Travailler les compétences sociales et la coopération devient donc un enjeu de climat éducatif autant que d’insertion professionnelle.

Soft skills et esprit critique à l’ère des fake news

Les compétences psychosociales ne concernent pas uniquement les relations interpersonnelles. Elles jouent aussi un rôle dans le rapport à l’information.

Les recherches récentes sur les fake news (Ecker et al., 2022) montrent que la détection des fausses informations dépend à la fois de facteurs cognitifs (raisonnement analytique) et socio-affectifs (émotions, appartenance groupale).

Développer les compétences émotionnelles contribuerait donc aussi au développement de l’esprit critique, compétence clé pour l’insertion dans un monde professionnel traversé par l’information numérique.

Des interventions efficaces, à condition d’être structurées

La question centrale reste celle de l’efficacité : peut-on former efficacement aux compétences psychosociales ?

Les méta-analyses (Durlak et al., 2011 ; Sklad et al., 2012 ; Taylor et al., 2017 ; Cipriano et al., 2023) convergent : en général, les programmes d’apprentissage socio-émotionnel produisent des effets significatifs sur la réussite, le bien-être et l’engagement.

Mais ces effets dépendent de la qualité de mise en œuvre, de l’évaluation et de la cohérence institutionnelle.

Former aux compétences psychosociales ne consiste pas à proposer une intervention ponctuelle. Il s’agit d’un travail inscrit dans la durée.

Comprendre pour mieux accompagner : quelques mots de conclusion

Les recherches menées en psychologie et au sein du LaPsyDé montrent que les compétences psychosociales se développent dès la petite enfance, se transforment à l’adolescence et restent malléables à l’âge adulte.

Pour les structures d’insertion et de formation, cela ouvre une perspective encourageante : il n’est jamais “trop tard” pour agir… À condition de s’appuyer sur des connaissances solides et d’inscrire les interventions dans une démarche structurée et évaluée.

Les compétences psychosociales ne sont pas une tendance. Elles sont un champ de recherche exigeant et un levier concret pour accompagner durablement les jeunes vers l’insertion professionnelle.

(Re)découvrez l’intervention de Klara Kovarski

Pour approfondir ces enjeux, (re)découvrez l’intervention de Klara Kovarski et son éclairage scientifique. Ses travaux au sein du LaPsyDé mettent en évidence l’importance d’un accompagnement structuré, évalué et adapté aux spécificités de l’âge, du contexte socio-économique et des dynamiques collectives.

Cet article s’appuie sur l’intervention de Klara Kovarski, maîtresse de conférences à Sorbonne Université et chercheuse au LaPsyDé, organisée par Gérip Compétences en février 2026.

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